Chapitre 5
Le mystère de la mort
Alexanne sorti dans la cour fleurie. Plutôt inquiète de se retrouver nez à nez avec des animaux sauvages, elle marcha prudemment entre les massifs de roses et évita de s’approcher des arbres. Elle crut alors entendre couler de l’eau, contourna un bosquet et s’immobilisa en apercevant une biche qui s’abreuvait à une fontaine. Le gracieux animal releva la tête et l’observa un moment avant de s’éloigner. Il ne semblait pas la craindre.
Tatiana posa la main sur l’épaule de sa nièce, et Alexanne fit volte-face en poussant un cri de terreur, croyant avoir affaire à un griffon ou à un dragon.
— Je suis désolée de t’avoir effrayée.
— Mais où étiez-vous passée ? se fâcha Alexanne.
— J’étais ici, évidemment.
— Je vous ai cherchée partout !
— As-tu peur de rester seule, Alexanne ?
— Moi ? Jamais de la vie ! Je suis une enfant unique ! Je suis habituée d’être seule !
— Alors, pourquoi me cherchais-tu ?
— Parce que…
Tatiana avait raison : elle avait peur de se retrouver seule. Embarrassée, Alexanne retourna à la maison. Amusée, sa tante poursuivit ses travaux de floriculture.
— Elle te ressemble beaucoup, Vlado, murmura-t-elle en levant les yeux vers le ciel.
Elle entendit alors claquer la porte moustiquaire de la cuisine.
— À tous points de vue, ajouta-t-elle.
* * *
Alexanne se réfugia dans la maison. Elle n’était pas fâchée contre sa tante, qui pouvait lire dans son âme comme dans un livre ouvert, mais contre elle-même, qui n’aimait pas avouer ses faiblesses. Son père n’aimait pas les gens faibles. Toute sa vie, il s’était rangé du côté des gagnants, et il voulait que sa fille soit une championne.
Elle grimpa à sa chambre et se jeta à plat ventre sur son lit. Marlène avait raison : elle devait sortir de cet endroit le plus rapidement possible. Elle se mit à imaginer divers scénarios, puis les paupières lourdes, elle finit par s’endormir. Lorsqu’elle se réveilla, il était passé midi, elle qui ne dormait jamais durant la journée. Son estomac se mit à gronder et elle se mit à penser aux petits plats que sa mère lui préparait. Mais sa mère avait péri avec son père… Alexanne éclata en sanglots.
Dans la cuisine, Tatiana était en train de préparer une salade lorsqu’elle sentit la peine de sa nièce. En Russie, elle avait acquis durant son enfance un sixième sens qui lui permettait de localiser les gens. Lorsque sa nièce se décida enfin à quitter sa chambre pour la rejoindre, Tatiana le sut et elle déposa son repas sur la petite table, près de la fenêtre.
— Je pensais que tu ne te lèverais jamais, déclara-t-elle.
— Je n’ai pourtant pas l’habitude de dormir le jour.
— Viens manger.
Tatiana déposa plusieurs flacons de vinaigrette devant elle, puis lui prépara un sandwich aux tomates.
— Pourriez-vous me donner votre numéro de téléphone ? demanda soudain Alexanne.
— Tu veux m’appeler ? la taquina sa tante.
— Je veux le donner à ma meilleure amie en cas d’urgence.
— Quel genre d’urgence ?
— Je ne sais pas, moi. Elle pourrait avoir envie de me donner des nouvelles de Louis-Daniel.
Alexanne regretta aussitôt d’avoir mentionné ce garçon aussi beau qu’une vedette de cinéma.
— Tu as raison, ma chérie. On ne peut jamais être trop prudent.
— Vous, s’il vous arrivait malheur, quelqu’un le saurait-il ? Si on vous volait, par exemple ? Est-ce que quelqu’un viendrait à votre aide !
— À moins d’aimer les cristaux et les anges, les voleurs ne trouveraient pas grand-chose ici.
— Vous n’avez pas d’argent ?
— Tout ce que je possède est à la banque, au village. Ils feraient mieux de voler la banque.
— Et si on essayait de vous tuer ?
Tatiana déposa le sandwich devant Alexanne.
— Ce n’est pas ainsi que je suis supposée quitter cette vie, mais merci de t’en inquiéter.
— Vous savez comment vous aller mourir ? fit Alexanne, horrifiée.
— Oui, je le sais, affirma-t-elle en s’asseyant à table.
— Cela ne vous fait pas peur ?
— Quand on sait ce qu’est réellement la mort, on ne la craint pas, Alexanne.
— Moi, je tremble juste à y penser.
Tatiana lui expliqua de façon toute simple que la mort n’était que le retour de l’âme dans le monde spirituel. Alexanne arqua un sourcil car elle ne se souvenait pas avoir habité dans un tel univers. Tatiana précisa que Dieu effaçait la mémoire des hommes avant qu’ils reviennent sur Terre.
— Si nous nous rappelions que le ciel est un endroit magnifique, ajouta-t-elle, nous ne voudrions pas rester ici pour surmonter nos épreuves. Les anges ne veulent pas non plus que nous nous suicidions pour y retourner, car là-haut, le suicide n’est pas bien vu.
— Les gens qui se suicident vont-ils en enfer ?
— Non. Ils vont au ciel comme tout le monde, mais dans un endroit séparé où ils baignent très longtemps dans l’amour de Dieu avant de se réincarner, car ils doivent revenir ici pour lui rendre les années dont ils se sont privés.
— Donc, ça ne leur donne strictement rien de s’enlever la vie ?
— Rien du tout. Nous devons tous finir ce que nous avons commencé.
— Toute ma vie, j’ai cru que le suicide était un acte défendu que Dieu punissait sévèrement.
— Pourquoi condamnerait-il un acte de désespoir ? Ces âmes ont seulement besoin de plus de soins.
— Mais vous dites que ces personnes doivent revenir ici. Cela veut-il dire que ceux qui ne se suicident pas ne retournent pas sur la Terre ?
— Nous nous réincarnons tous dans d’autres corps afin d’affronter des conditions différentes, tant que nous ne sommes pas parfaits.
— C’est une théorie intéressante, mais je ne me souviens vraiment pas d’avoir eu d’autres corps.
— Nous en reparlerons plus tard, si tu le veux bien, car j’ai beaucoup de travail aujourd’hui. Surtout, mange lentement en ne pensant qu’à de belles choses, sinon ta digestion s’en sentira.
Tatiana ne voulait pas l’endoctriner. Elle voulait seulement qu’elle apprenne l’existence de plusieurs conceptions de la mort. Au cours des prochains mois, elle lui suggérerait bien des idées pour lui apprendre à réfléchir.